Délestron au sommet de son art : interview exclusive

05 mai 2015 PAR

Il y a quelques jours, l’équipe Yéyé a eu l’insigne honneur de recevoir Délestron dans ses locaux. Attendu de pied ferme par les membres de la rédaction, notre rabat-joie national s’est livré en toute simplicité sur son actualité chargée, sa paternité, ses voyages et ses projets d’avenir. En partant, il a laissé la lumière allumée. Pas très éco-citoyen, mais nous avons apprécié le geste…

Yéyémagazine : Comment se porte Délestron ?

Délestron : Ma foi, Délestron se porte comme un charme.

YM : On le sent bien en ce moment, il a l’air content.

D : Oui, il y a de l’activité. Et puis ça me fait plaisir d’être de retour dans ma chère Côte d’Ivoire.

YM : Et comment se fait-il que vous vous soyez absenté si longtemps ? Ça ne vous a pas manqué de « couper » un peu partout au pays ?

D : Bon, en fait je n’étais pas vraiment absent à proprement parler. De Côte d’Ivoire, oui, mais j’ai pas mal tourné et coupé dans la sous-région : vous comprenez, il fallait que chacun ait un peu son compte. Et puis bon, comme tout travail mérite repos et que j’ai beaucoup voyagé, j’ai aussi pris un peu de temps pour me ressourcer et revenir au top de ma forme, avec des techniques innovantes, tout ça.

YM : On voit ça, vous êtes très actif en ce moment ! Ici à Marcory, où vous frappez plutôt entre midi et deux. Et puis la nuit dans les quartiers, en mode « courant alternatif » : coupé-rallumé-coupé-rallumé…

D : Oui oui, c’est vrai. J’aime bien frapper la nuit, ça fait plus mal : on sent mieux la chaleur et la présence des moustiques.

YM : En tout cas bravo, vous êtes vraiment sur tous les fronts. Pas trop fatigué avec tout le boulot que vous abattez ?

D : Nooon, ça va. Et puis le petit (Délestron Junior, aujourd’hui âgé de 3 ans - NDLR) aussi s’est pris au jeu. Il grandit, il est plein d’énergie, et est désormais en âge de m’accompagner sur le terrain. Et comme il n’en a jamais assez, il faut bien que je l’occupe. D’ailleurs, la famille devrait encore s’agrandir d’ici peu mais je préfère ne pas trop m’étendre sur le sujet pour le moment.

YM : Et personne n’a essayé de vous arrêter dans votre folle course aux coupés-dévoltés ?

D : Oh si si si. On a bien essayé de m’arrêter mais c’est perdu d’avance car la force est avec moi. Et puis je m’adapte, je surfe sur l’actualité pour ainsi dire. Maintenant je n’ai même plus besoin de me déplacer : je rentre dans le système, comme un vrai hacker, je prends le contrôle des compteurs à distance et je coupe là où ça fait le plus mal.

YM : Hum. Sinon pour revenir à votre voyage, quels pays avez-vous particulièrement apprécié dans la sous-région ?

D : Alors j’ai bien aimé le Burkina : c’est une destination de rêve où j’étais libre d’agir à ma guise et où j’ai régné en maître absolu. La Guinée m’a beaucoup plu aussi ; je m’y suis senti en terrain conquis, personne n’était là pour me mettre des bâtons dans les roues : un vrai paradis ! J’ai même fait un tour au Gabon car j’ai quelques fans là-bas. Plusieurs sauts de puce au Ghana aussi, où j’allais me réfugier quand on me donnait trop de… fil (électrique) à retordre ici. Enfin, je citerai le Cameroun, qui est également un terrain très propice à mes activités.

YM : Changeons un peu de sujet : où en sont vos relations avec Electra aujourd’hui ?

D : Bon, vous savez, Electra c’est comme les autres hein : elle a fini par comprendre que le combat était perdu d’avance. Et puis, elle est vite tombée sous le charme de mon corps viril et bodybuildé. Elle n’a pas pu résister à mon côté Don Juan… et puis, séduire ses ennemis, n’est-ce pas la meilleure manière de les neutraliser ?

YM : Ahi ! Donc il y aurait anguille sous roche entre vous ? On ne peut pas en savoir plus ?

D : Disons qu’il y a des choses qui se préparent, c’est tout ce que je peux vous dévoiler pour l’instant.

YM : Mais pour revenir à votre actualité chargée, vous n’avez pas eu de doléances de la part de certaines populations, vous demandant de les… délester un peu de tous ces délestages ?

D : Oh si bien sûr, des doléances comme ça j’en reçois chaque jour, que voulez-vous… ce n’est pas que je suis sans cœur, mais c’est vraiment plus fort que moi : il faut que je coupe courant dans la vie des gens. Bon, après, ces zones-là (les quartiers populaires - NDLR) sont un peu ennuyeuses aussi pour moi car il n’y a pas trop de résistance, donc j’essaye de m’en prendre aussi aux quartiers un peu mieux lotis.

YM : Quels quartiers vous résistent actuellement ?

D : Oh, dans le temps il y avait Cocody, particulièrement Cocody-Riviera si vous voyez ce que je veux dire. Mais depuis, j’ai peaufiné ma technique et ai pu venir à bout de cette résistance-là aussi.

YM : Et quel est le dernier coup de non-éclat dont vous vous enorgueillissez ?

D : Hmmm. Récemment, j’ai eu à plonger toute la zone de Cocody dans le noir pendant une bonne trentaine de minutes. Si mes souvenirs sont bons c’était il y a à peu près un mois. J’aime bien aussi frapper pendant les grands rassemblements, ça a une vraie répercussion.

YM : Oui, on se souvient d’ailleurs que vous aviez menacé tout le monde pendant la CAN…

D : Tout à fait. J’ai même pu frapper de manière sporadique pendant cette grand-messe du foot. Je mettais un point d’honneur à intervenir au moment des actions un peu chaudes. Que de bons souvenirs…

YM : Vous avez, semble t-il, une nouvelle technique, qui consiste à cibler vos coupures. Par exemple, au sein d’un même immeuble, où certains se retrouvent plongés dans le noir tandis que leurs voisins ont encore la lumière.

D : Tout à fait : c’est effectivement une nouvelle technique pour énerver les gens, et également punir ceux qui gaspillent l’énergie électrique. En tant que maître de la lumière, je considère qu’il est de mon devoir de les rappeler à l’ordre là-dessus.

YM : En effet, dénoncer la mauvaise utilisation de l’électricité (gaspillage, détournements de compteurs, branchements anarchiques etc.) alors qu’il y a des énergies alternatives et des ressources pour cela (soleil, vent…), semble être votre nouveau cheval de bataille. Finalement, vous allez finir par nous dire que vous agissez pour le bien des gens… contre leur gré, c’est ça ?

D : Exactement. Les Ivoiriens sont têtus sur les bords, donc il faut les chicoter un peu.

YM : Mais au final, que gagnez-vous dans tout ça ?

D : Tout d’abord le plaisir d’exercer mon activité et de bien l’exercer. Et je ne désespère pas que plus tard, cela génère une prise de conscience nationale qui permettra aux Ivoiriens de comprendre l’utilité de la lumière et du courant en général en tant que ressource précieuse, ainsi que l’importance de se tourner vers d’autres sources d’énergie.

YM : Mais là, vous vous attaquez tout de même à un sacré chantier…

D : Oui ; mais vous savez, quelqu’un a dit un jour « rien de grand dans le monde ne s’est fait sans passion », et Dieu sait que je suis passionné par ce que je fais. Donc, j’espère un jour arriver à changer les mentalités grâce à cela.

YM : Mais tout de même, pourquoi cet entêtement à priver les démunis de courant ?

D : Bon, les démunis sont nombreux en Côte d’Ivoire, et je pense que c’est eux qui ont le pouvoir, et peut-être qu’à force de se faire frapper et couper, ils finiront par prendre les choses en main. Et puis, comme aussi on ne peut pas faire d’omelette sans casser des œufs, ils font un peu partie des dommages collatéraux on va dire. C’est malheureux, mais c’est comme ça.

YM : Donc en fait, vous seriez en quelque sorte un humaniste qui œuvre au renforcement de la société civile ?

D : Exactement. Et le tort causé aux plus démunis est malheureusement un mal nécessaire. Il faut voir plus grand que ça.

YM : Et vous comptez rester parmi nous encore longtemps ?

D : Bon, moi je veux bien prendre ma retraite plus tard, mais on dirait que les gens ne veulent pas me donner cette opportunité… Qui vivra verra : en attendant je suis là.

YM : Qu’est-ce qui vous révolte ?

D : Entre autres choses, le fait que l’Etat de Côte d’Ivoire vend son électricité à d’autres pays de la sous-région alors qu’il n’est pas en mesure de subvenir aux besoins énergétiques de l’ensemble de la population : c’est ce que je m’escrime à démontrer en coupant-dévoltant intempestivement.

YM : A cet effet, que pensez-vous du projet de train urbain dont les travaux devraient commencer cette année ?

D : En termes d’opportunités ça me fait vraiment rêver et j’attends de pied ferme la concrétisation de ce projet car cela va me permettre d’agrandir encore mon terrain de jeu ! Je pense que je solliciterai Délestron Junior pour m’aider dans ma tâche.

YM : Puisque vous parlez de lui, comment se passe votre collaboration père/fils ?

D : Bon, il vient avec moi sur le terrain, il regarde son papa faire et apprend les ficelles, ou plutôt les fils (électriques) du métier. Il aime beaucoup le contact des enfants et s’intéresse aussi à la sensibilisation. A ce propos, il va bientôt mettre à disposition du jeune public des cahiers de dessin et de coloriages, car il veut prendre en main la nouvelle génération pour ne pas avoir à trop se tuer à la tâche comme son père. Pour la génération actuelle, moi je suis sur un mode « traitement de choc » ; lui voudrait faire évoluer les mentalités et les comportements dès le berceau. Par exemple éviter que les enfants s’endorment devant la télé ou sortent de leur chambre sans éteindre la lumière ou la climatisation. Il va donc s’agir de canaliser un peu tout ça. Et c’est Délestron Junior qui sera chargé de prendre la relève et de réorienter la vocation familiale vers cet objectif-là.

YM : Et qu’en est-il de la suite de vos aventures en bande dessinée ?

D : Le premier tome, « Le Châtiment », sorti en novembre 2013, se comporte très bien sur le marché. Actuellement, la bande à Délestron est en train de travailler sur un second volume qui s’intitulera « Régénérescence ». On dit que les Ivoiriens ne lisent pas. Mais avec cette première expérience, on a remarqué que ce n’était pas si vrai car l’album a connu et connaît encore un franc succès. Je signale au passage qu’à la liste de mes nombreux voyages s’ajoutera bientôt la France, où je ferai un tour à l’occasion de la 10ème édition du Lyon BD Festival auquel j’ai été invité à prendre part, et qui se déroulera pendant tout le mois de juin. Une belle opportunité qui sera juste assombrie par la perspective de ne pas pouvoir couper courant dans la vie des gens pendant tout un long mois…

YM : Envisagez-vous ultérieurement un passage à la 3D ou l’animation de vos aventures électriques ?

D : Oui, cela fait partie de mes objectifs. Mais je ne veux pas que mon équipe se précipite pour livrer un travail approximatif, car ma notoriété impose une certaine rigueur dans le travail et la qualité du rendu.

YM : Avez-vous d’autres choses à ajouter ? Un message à faire passer ?

D : Oui, j’aimerais adresser un message aux autorités de Côte d’Ivoire. Nous avons connu des moments difficiles dans ce pays, des manifestations de protestation qui recouraient à la violence et à la casse, et je pense qu’aujourd’hui nous avons dépassé cela. Nous sommes à une époque où la technologie a tellement évolué que l’on peut poser des revendications et faire passer des messages sans casser quoi que ce soit. C’est dans cette optique que je souhaite inscrire mon action, même si sa portée citoyenne n’est pas forcément évidente à première vue. Je veux « allumer les consciences sans casser une seule ampoule ». Nos autorités doivent comprendre ce message et son langage. Nos autorités doivent m’entendre et me donner l’opportunité de m’exprimer. Depuis que je suis entré en activité, de nombreux médias étrangers se sont intéressés à moi : Jeune Afrique, France 24, RFI, The Guardian… alors que la RTI, notre chaîne nationale, ne m’a jamais invité à passer sur ses antennes pour délivrer le message que j’avais à délivrer ou essayer de comprendre la cause que je défends. Une cause importante, d’autant que quelque part, j’ai fait tampon entre les autorités et les populations : les gens auraient pu se révolter et manifester publiquement leur ras-le-bol de toutes ces coupures, mais grâce à mon intervention, ils ont pris cela avec humour. Finalement, on pourrait presque dire que j’ai rendu service à la CIE* et à l’Etat en dédramatisant les coupures de courant intempestives qui sévissent en ville…  

YM : Délestron, merci du temps que vous avez dégagé pour nous dans votre emploi du temps chargé.

D : Merci à vous de m’avoir donné l’occasion de m’exprimer.

YM : Oh et s’il vous plaît… n’éteignez pas la lumière en partant !

 

*CIE : Compagnie ivoirienne d’électricité

Propos recueillis par l’équipe Yéyé

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