Dalila Dalléas Bouzar et les princesses de la mémoire

27 mars 2017 PAR

Ce mois-ci, nous avons eu envie de partager avec vous notre coup de cœur pour l’artiste algérienne Dalila Dalléas Bouzar, exposée à la galerie Cécile Fakhoury du 9 décembre 2016 au 18 février 2017. En particulier, sa série « Princesses », inspirée de clichés de police de femmes algériennes, contraintes de se « dévoiler » dans tous les sens du terme devant l’objectif du photographe Marc Garanger, qui a réalisé ces portraits en 1960 à la fin de la guerre d’Algérie.

Un samedi après-midi. Grand soleil. Direction la (galerie Cécile Fakhoury : galerie Cécile Fakhoury. Le bonheur dans ce vaste espace de 600 m2  tout en élégance et sobriété, c’est que l’on est sûr de ne pas y manquer son rendez-vous avec les œuvres artistiques y faisant escale le temps d’un enchantement toujours trop bref. Et j’ai bien hâte de savoir ce que cette intrigante beauté couronnée d’or, choisie pour la présentation de l’exposition « In Her room », a à me révéler…  

Dalila Dalléas Bouzar et les princesses de la mémoire

Si je savais, elle et ses sœurs… Qui m’attendent, toutes réunies, juste à droite après avoir pénétré dans la grande salle nue. Et je tombe des… nues devant la puissance émanant des portraits de ces femmes qui me fixent de leur regard charbonneux, leurs grands yeux ornés de khôl. Puissance expressive encore renforcée par la sobriété d’un fond noir et la majestueuse touche d’or ceignant les nobles fronts, les oreilles ou la gorge de ces femmes. Des princesses, pour ne pas dire des reines : ce sont effectivement les seuls mots qui viennent à l’esprit devant ces multiples visages évoquant tous les âges de la vie, mais aussi et surtout la sacralité iconique d’individualités prises dans le tourbillon de la grande Histoire et de la guerre ; tourbillon d’émotions, dont les nuances sont saisies avec une finesse d’exécution confinant au génie : colère, mépris, défiance, fierté, dignité, provocation, insolence, indifférence, stupeur, résignation… « J’imagine que quand elles ont été photographiées, elles ont essayé de maintenir avec force leur regard actif, vivant, expressif face à la lentille photographique qui venait les capturer, et de soutenir le regard du photographe dans ce processus de domination. (…) Quant au fond noir, c’est comme si je replaçais leur voile sur le visage de ces femmes, que le photographe avait fait baisser, afin de leur redonner leur intimité, dévoilée par la force », explique Dalila Dalléas Bouzar à propos de cette série poignante. Et de fait, on a vite fait de se sentir tout(e) petit(e) devant ces maîtresses femmes ! Ce n’est pas nous qui les regardons : ce sont elles qui nous regardent.

Dalila Dalléas Bouzar et les princesses de la mémoire
Dalila Dalléas Bouzar et les princesses de la mémoire


Princesses de la mémoire

Qui sont-elles au juste, ces amazones de la résistance passive ?

Douze portraits peints à l’huile sur toile de lin et présentés au grand public lors de la biennale Dak’art 2016.

Douze femmes anonymes appartenant à l’humanité.

Douze femmes photographiées durant la guerre d’Algérie par Marc Garanger, qui a produit des documents devenus historiques à partir desquels Dalila Dalléas Bouzar a travaillé, dans une démarche caractéristique de son rapport à l’art comme moyen de penser, se souvenir et prendre sa place dans le monde.

Comme l’explique l’artiste sur son site, « le but de ces photos était la création de carte d'identité qui permettait à l'armée française de contrôler les mouvements de la population. Les femmes contraintes de baisser leur voile devant l'objectif ont vécu ces séances comme un viol de leur intimité. Ces photos sont un témoignage de cette guerre d'indépendance. Si j'ai choisi de travailler d'après ces photos, c'est avant tout parce qu'elles m'ont émue. Parce qu'elles parlent des femmes de mon pays auxquelles je m'identifie. À travers mes peintures, J'ai voulu leur rendre hommage. Mon parti pris n'est pas de dénoncer les humiliations qu'ont subit ces femmes. Mon parti pris est de sortir du rôle de victime en me réappropriant ces images. J'ai voulu montrer la beauté de ces femmes, leur rendre leur dignité et dire que malgré ce dévoilement forcé, ces femmes sont des princesses ».

Contrairement à ce que l’on pourrait penser – et à ce qui s’est dit –, Garanger –, alors photographe de régiment pour le compte de l’armée française, n’était pas dans une démarche voyeuriste ou dominatrice, et a au contraire utilisé ces photos pour donner à voir la véritable histoire qui se déroulait en terre algérienne, en publiant ses portraits de femmes algériennes dans L’Illustré Suisse après être passé clandestinement en Suisse lors d’une permission : « Je savais que c’était un acte policier épouvantable. Mais immédiatement je me suis rappelé les photos de l’Américain Edward Curtis qui avait photographié à la fin du 19e siècle les Indiens bousillés par le peuple américain. Je me suis dit que c’était l’histoire qui recommençait. Donc je n’ai pas fait des photos d’identité mais des portraits en majesté cadrés à la ceinture (dans sa chambre noire de fortune, Garanger recadrait les portraits effectués pour en faire des photos d’identité classiques avant de les montrer à son supérieur – ndlr) pour rendre à ces femmes toute leur dignité. »

Ses « photos d’identité » sont ainsi devenues des portraits  de femmes au regard digne et fier, résistant, sans arme, à l’humiliation de la colonisation.

Près de soixante ans plus tard, ces portraits éternels magnifiés par Dalila Dalléas Bouzar disent la force inaltérable des femmes et les combats qu’il leur reste encore à mener dans un monde menacé par l’obscurantisme. En ce mois, féminin entre tous, il nous a semblé tout naturel de leur accorder la place qu’elles méritent.

(Sources citations : http://www.iam-africa.com/dalila-dalleas-bouzar-le-geste-pictural-comme-recit-dune-memoire-en-devenir/, http://information.tv5monde.com/terriennes/portraits-de-femmes-algeriennes-elles-m-ont-foudroye-du-regard-2812). 

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